Chaque 16 juin, la Journée de l’enfant africain invite le continent et le monde à réfléchir à la protection des plus jeunes. Pourtant, dans l’Est de la République démocratique du Congo, cette date prend un sens douloureux. À Kabare, Nyangezi, Bunyakiri, Masisi, Lubero, Rutshuru, Nyiragongo ou encore Mugunga, des endroits que nous avons fréquentés dans le cadre de ce reportage, les enfants portent chaque jour les stigmates d’une guerre qui semble leur avoir volé le droit à l’enfance.
Pris entre les affrontements opposant la rébellion de l’AFC/M23, les FARDC et les groupes d’autodéfense Wazalendo, ils sont devenus les victimes oubliées d’un conflit qui se prolonge. Blessures, déplacements forcés, séparations familiales, violences sexuelles, enrôlements forcés, faim, peur permanente : leur souffrance est immense, souvent ignorée.
Une enfance brisée par les balles…
À Nyangezi, dans le territoire de Walungu, la paroisse locale a été transformée en refuge de fortune pour les familles déplacées. Sous une bâche usée, Julien, 10 ans, garde les yeux fixés au sol. Sa jambe droite, encore bandée, témoigne de la violence de la fuite.
« On courait tous… les gens criaient partout. J’ai entendu des coups de feu, puis je suis tombé. Quand je me suis réveillé, je ne voyais plus ma maman », murmure-t-il. Sa voix tremble lorsqu’il évoque son père. « Des militaires l’ont pris devant nous. Depuis ce jour, je ne sais pas s’il est vivant ».
À quelques mètres, Nshobole, une fille de 12 ans, visiblement fatiguée, raconte comment sa famille a quitté Kabare en pleine nuit.
« On a marché jusqu’au matin. Mon petit frère pleurait de faim. Maman disait de ne pas faire de bruit, sinon on allait nous voir et nous tuer ». Depuis trois mois, elle ne va plus à l’école.« Mes cahiers sont restés à la maison. Je voulais devenir médecin… maintenant je ne sais plus ».
Dans le territoire de Kalehe, à Bunyakiri précisément, plusieurs enfants vivent dans des centres d’accueil improvisés. Moïse, 9 ans, y a trouvé refuge après la destruction de son village, en partie incendié par des hommes en armes.
« La maison a brûlé. Je n’ai plus mes habits, plus mes livres. Je dors ici avec d’autres enfants. La nuit, j’ai peur quand j’entends un bruit. C’est tous les jours que les balles crépitent dans ce village », raconte-t-il.
Mais pour d’autres, la fuite ne s’arrête pas là. Elle devient un piège. À Kabare, David, 13 ans, avoue comment il a été capturé alors qu’il tentait de rejoindre sa famille.
« Ils nous ont arrêtés sur la route. J’ai dit que j’étais un enfant… mais ils ont ri. Ils disaient que j’étais assez grand pour porter une arme comme d’autres jeunes ».
Trois jours plus tard, il était déjà dans un camp militaire.
« On m’a donné une arme. On m’a dit : si tu refuses, on te tue. J’avais peur… alors j’ai obéi. J’ai porté l’uniforme, et j’ai commencé aussi à tuer comme tout le monde », témoigne David, sorti par miracle de ce mouvement armé lors d’une opération nocturne de patrouille.
Un autre adolescent de Mugunga, rencontré à Masisi, au Nord-Kivu, Patrick, 15 ans, témoigne avec une voix froide, presque cassée :
« On nous frappait sans pitié pour nous apprendre à tirer. Ils disaient que nous étions déjà des hommes. Pourtant, moi je voulais juste retourner à l’école », dit-il.
Le traumatisme psychologique est partout visible : cauchemars, mutisme, crises de larmes et perte de repères.
Violences et abus de tous ordres
Pour les défenseurs des droits humains, la situation est alarmante. Me Doudou Borauzima ne cache pas son indignation :
« On ne peut pas continuer à fermer les yeux. Les enfants sont utilisés, maltraités, violés. Ce sont des crimes graves, mais le silence persiste malheureusement ».
À Bunyakiri, Solange Magadju évoque une réalité particulièrement sombre, celle des violences infligées aux fillettes dans un silence total.
« Certaines reviennent complètement brisées. Elles ne parlent presque plus. Beaucoup ont peur de dénoncer les auteurs, surtout lorsqu’il s’agit d’hommes en uuniforme. Là-bas, elles subissent des viols collectifs dans leur forme la plus cruelle », martèle la source.
À Rutshuru, le témoignage de Grâce, 14 ans, est bouleversant. « Ils sont venus la nuit. Nous étions cachées dans une maison abandonnée. Ils nous ont fait sortir. Depuis ce jour, je ne dors plus. J’ai toujours peur qu’ils reviennent. Ils étaient une dizaine de militaires qui ont abusé de ma virginité. Comme pour me saboter, ils ont introduit des balles dans mon organe génital avant de partir, juste pour me faire souffrir », raconte Grâce, les larmes aux yeux.
Toujours au Nord-Kivu, dans le territoire de Masisi, les camps de déplacés offrent peu de sécurité.
Guy-Roger Kasivita, acteur de la société civile, décrit des conditions insupportables :
« Les enfants vivent dans une précarité totale. Certains meurent de faim, d’autres succombent à des maladies évitables. Même dans les camps, ils ne sont pas à l’abri ».
Une adolescente de 13 ans, rencontrée dans un camp de Lubero, raconte :« Ici, on manque de nourriture. Parfois, on passe trois jours et trois nuits sans manger. Mon petit frère est malade, mais il n’y a pas de médicaments. Cette diarrhée risque de l’emporter ».
Marie Asifiwe, agente humanitaire à Rutshuru, révèle également des pratiques glaçantes :
« Nous avons documenté des cas d’adolescents retenus dans des camps militaires, utilisés comme porteurs, mais aussi comme combattants. Certains n’ont que 11 ou 14 ans ».
Un garçon de 15 ans, que nous appellerons Simba pour protéger son identité, raconte : « On nous obligeait à transporter des sacs de munitions et à creuser des tombes. Après, ils nous ont appris à tirer. Si quelqu’un refusait, on le frappait devant tout le monde. D’autres, on les assassinait sous nos yeux pour nous avertir. Aucun de nous n’avait le droit de dire qu’il était un enfant ou qu’il était fatigué. Si tu oses, on t’aide à te reposer pour toujours », révèle ce garçon rencontré à Nyiragongo.
Elle aussi, faisant partie du même groupe, cette jeune fille de 13 ans renchérit :
« Nous avons transpiré sang et eau lors de longs trajets. Ils disaient que nous n’étions plus des enfants. On devait suivre les ordres. Même quand on pleurait, personne n’écoutait. Finalement, Dieu nous a fait échapper des mains de ces bourreaux ».
L’école abandonnée, un avenir compromis
Au-delà des blessures physiques et psychologiques, l’éducation est l’une des grandes victimes de cette guerre.
À Mugogo, dans le territoire de Walungu, Sylvie Cibashimbe alerte :
« L’enfant africain ne doit pas être sacrifié sur l’autel des conflits. Sa place est à l’école, pas dans la rue, pas dans les camps, pas entre les armes ».
De nombreuses écoles ont été détruites, occupées par des déplacés ou transformées en bases militaires.
À Kavumu, Nora Sadiki, de l’association Sisi Watoto, s’inquiète pour l’avenir de toute une génération.
« Des milliers d’enfants ont interrompu leur scolarité. Certains ne savent même plus s’ils reprendront les cours un jour ».
Le petit Emmanuel de Mugunga, 11 ans, garde pourtant une lueur d’espoir, nourrissant encore ses rêves d’enfant.
« Je veux retourner à l’école. Même si je n’ai plus mes fournitures scolaires, je veux encore apprendre et devenir pilote ».
Alors que la Journée de l’enfant africain est placée sous le signe de la planification et de la budgétisation des droits de l’enfant, plusieurs voix réclament des mesures concrètes : protection des écoles, prise en charge psychologique des enfants, justice pour les victimes et budgets conséquents pour la sensibilisation des parties en conflit.
À l’Est de la RDC, les enfants ne demandent pas grand-chose : la paix, la sécurité et le droit de grandir.
Badibanga Poivre d’Arvor, l’écrivain du peuple



