À l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), le harcèlement en milieu scolaire reste une réalité largement sous-estimée. Entre humiliations publiques, menaces et discriminations, élèves et enseignants subissent des violences qui fragilisent l’apprentissage et le système éducatif lui-même.
Selon Amos Zahiga, coordinateur régional RDC & Uganda de l’ONG ICAF et chercheur en sciences de l’éducation, « cette violence n’est pas un fait isolé, elle est profondément enracinée dans le fonctionnement des écoles et dans les rapports de pouvoir qui s’y exercent ».
Cette réflexion repose sur une expérience de terrain et de recherche qualitative menée entre 2014 et 2025 dans les milieux scolaire et humanitaire. Elle s’appuie sur plus de huit ans d’engagement dans l’enseignement, l’éducation inclusive et la protection de l’enfance, ainsi que sur l’observation continue des cas de harcèlement scolaire. Ces expériences, menées au contact des élèves, des enseignants et des communautés, ont mis en évidence que le harcèlement en milieu scolaire, notamment dans l’Est de la RDC, constitue une violence systémique profondément ancrée dans le fonctionnement du système éducatif, et non un phénomène isolé.
Humiliations et violences institutionnelles
Sur le terrain, les observations de M. Zahiga confirment ces constats : dans une école catholique de Bukavu, une enseignante a été humiliée publiquement à plusieurs reprises par la direction pour ses insuffisances professionnelles, sans que cela n’améliore ses compétences ni ne protège son autorité en classe.
« Les humiliations répétées transforment les écoles en espaces de peur et de honte, non seulement pour les élèves mais aussi pour les enseignants », explique-t-il. Selon lui, ces pratiques institutionnelles reflètent une violence systémique souvent tolérée par la hiérarchie scolaire.
Chez les élèves, les humiliations publiques, les insultes et l’exclusion sociale touchent particulièrement les enfants vulnérables : filles, enfants en situation de handicap ou issus de familles précaires.
Un contexte qui aggrave le phénomène
Selon le chercheur, plusieurs facteurs amplifient le harcèlement, « Les écoles sont surchargées, sous-équipées, le personnel est mal rémunéré et démotivé, et il n’existe pratiquement aucun mécanisme de prévention ou de signalement fiable », précise Amos Zahiga.
Dans plusieurs écoles privées, des élèves sont refoulés pour non-paiement des frais scolaires ou isolés dans des salles fermées, des pratiques qui violent leur dignité et peuvent entraîner l’abandon scolaire. « Ces situations montrent à quel point le harcèlement peut être institutionnalisé et normalisé », ajoute-t-il.
Dans une école protestante de Bukavu, un élève de sixième année raconte : « Chaque matin, le directeur me faisait venir devant tout le monde pour dire que j’étais nul et pauvre. J’ai fini par abandonner. » Une élève de quatrième année, régulièrement insultée, ajoute : « On m’appelait (débile). J’avais honte de parler en classe. » Ces humiliations répétées conduisent fréquemment à l’absentéisme et au décrochage scolaire.
Les observations menées à Bukavu, Goma et dans d’autres localités révèlent des pratiques devenues courantes : insultes comme méthode disciplinaire, stigmatisation liée à la pauvreté, exclusions pour non-paiement, isolement forcé d’élèves, discriminations sociales.

Conséquences lourdes sur les élèves
Les conséquences sont multiples et lourdes. D’après M. Zahiga, elles incluent détresse psychologique, perte d’estime de soi, absentéisme, décrochage scolaire et reproduction de la violence dans la société. Le harcèlement scolaire révèle aussi des dysfonctionnements structurels : faible encadrement pédagogique, manque de formation continue, précarité du personnel éducatif et faible application des lois existantes.
« L’école devrait être un espace protecteur et inclusif. Aujourd’hui, elle échoue à ce rôle dans de nombreuses provinces de l’Est », déplore le chercheur.
Chez les filles et les étudiants vulnérables, le harcèlement ouvre parfois la voie aux violences basées sur le genre.
Une étudiante en santé publique témoigne : « Après avoir refusé un chantage sexuel, j’ai été pénalisée académiquement.
Des solutions possibles
Face à cette situation, Amos Zahiga propose des solutions concrètes : « Il faut mettre en place des mécanismes d’alerte sûrs, former les enseignants à la pédagogie non violente, appliquer des sanctions justes et promouvoir une culture scolaire respectueuse de la dignité de tous”
Selon lui, la responsabilité de lutter contre le harcèlement scolaire ne repose pas uniquement sur les écoles mais sur l’ensemble de la société : autorités éducatives, familles, communautés et partenaires doivent agir ensemble. « Reconnaître et documenter cette violence est une condition essentielle pour garantir à chaque enfant un environnement d’apprentissage sûr et inclusif », conclut le chercheur.
Face à cette réalité, des solutions existent : mécanismes d’alerte accessibles, formation à la pédagogie non violente, sanctions équitables, promotion d’une culture du respect.
Lutter contre le harcèlement scolaire en RDC n’est pas un luxe, mais un choix de société. C’est investir dans la dignité, l’éducation et l’avenir des générations futures, renchérit Mr Amos Zahiga — Coordinateur régional (RDC & Uganda) de l’ONG ICAF et Chercheur en sciences de l’éducation, Contact : [email protected]
Pascal Ngaboyeka



